30 novembre 2021
Handicap

L’Évangile est pour tous

Une reflexion du Card. Farrell sur le Message du pape François aux personnes handicapées
Progetto senza titolo (2).jpg

 

© L'Osservatore Romano, 30 novembre 2021 - Les personnes porteuses de handicap sont des fidèles laïcs qui, en vertu de leur baptême, ont reçu la même mission prophétique, sacerdotale et royale que tous les autres chrétiens. Elles représentent un défi pour la pastorale de la famille et sont au centre de la sollicitude de l’Église quant à la défense de toute vie humaine. Telle est l’idée de départ qui a poussé le Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie à inclure la pastorale des personnes handicapées parmi les domaines de son action pastorale, une requête qui, du reste, avait déjà été formulée de façon pressante par les membres et les consulteurs du Dicastère lors de sa première assemblée plénière.

Entreprendre un tel parcours met tout de suite en relief la clairvoyance du Saint-Père lorsqu’il décide de fondre les compétences des anciens Conseils Pontificaux pour la Famille et pour les Laïcs en un seul Dicastère. Un tel choix a permis de privilegier, face à certains enjeux, une réflexion non fragmentaire, mais aussi multidimensionnelle et unitaire que possible.

Comme pour les couples mariés, pour lesquels les dimensions laïque et familiale sont intrinsèquement liées, de même, une approche unifiée des personnes handicapées à partir des trois macro-domaines de travail de notre Dicastère – laïcs, famille et vie – permet également de relever les défis pastoraux non seulement de manière plus correcte, mais aussi plus efficace.

La reconnaissance de la pleine dignité ecclésiale et civile de toutes les personnes handicapées n’est donc pas une simple prémisse, mais la piste de départ fondamentale sur laquelle canaliser et développer toute discussion ultérieure. Malheureusement, cette affirmation ne va pas de soi, si tant est vrai qu’il existe une réflexion théologique – dite “théologie du handicap” – dont l’objectif principal est de justifier l’affirmation selon laquelle tous ceux qui vivent en situation de handicap sont des personnes. En outre, en 1981, à l’occasion de l’Année internationale des personnes handicapées, le Saint-Siège sentait déjà le besoin de préciser que “le premier principe, qui doit être affirmé avec clarté et force, est que la personne handicapée [...] est un sujet pleinement humain”. Dans Fratelli Tutti (98), Le Pape François reprend cette pensée et réitère : « Je me permets d’insister : il faut avoir “le courage de donner la parole à ceux qui subissent la discrimination à cause de leur handicap, parce que, malheureusement dans certains pays, on peine aujourd’hui encore à les reconnaître comme des personnes de dignité égale” ».

Un déni implicite de ces déclarations – même si elles peuvent sembler évidentes – est le refus des sacrements à cause de handicap. Ce phénomène qui a été dénoncé à plusieurs reprises par les récents papes est encore réel dans de nombreux contextes et montre à quel point les préjugés sont profondément enracinés, même au sein de l’Église.

Dans cette perspective, le choix du Saint-Père d’adresser un message aux personnes handicapées est, dans sa simplicité, profondément innovateur. En leur demandant de s’engager résolument dans le parcours synodal, le Pape reconnaît leur dignité de disciples et les associe irrévocablement à ce peuple de Dieu, saint et fidèle, dont François nous parle dès ses premiers mots à la loge de Saint-Pierre.

C’est un peuple dont l’identité se précise peu à peu avec l’avancée du pontificat. Il ne s’agit certainement pas d’une communauté de personnes parfaites, mais d’une caravane à laquelle s’unissent de nouveaux compagnons de voyage au fur et à mesure. C’est ce qui s’est passé avec les époux chrétiens, que le Pape nous a invités à considérer comme un sujet ecclésial essentiel. La même chose s’est vérifiée dans d’autres cas comme par exemple les peuples de l’Amazonie ou les mouvements populaires.

Chacune de ces contributions nous a permis de décrire une autre face du polyèdre qu’est l'Église. Ainsi, si d’une part l’insistance sur le dialogue intergénérationnel nous aide à ne pas oublier que l’Église chemine dans l’histoire et que notre expérience n'est ni le début ni la fin du voyage, de même il sera utile à l’avenir de méditer sur ce que l’inclusion des personnes handicapées peut nous enseigner sur l’identité de nos communautés ecclésiales.

À ce propos, j’aimerais souligner ici deux idées parmi tant d’autres. Le message du Pape s’attarde longuement sur le thème de l’amitié avec Jésus : ceux qui ont eu jamais eu la chance de cheminer avec des personnes handicapées mentales, savent bien que c’est une manière typique qu’elles ont de vivre leur foi. Elles ont une compréhension essentiellement affective qui insiste sur la présence, ici et maintenant, d’un Verbe qui continue à se faire chair dans l’histoire du monde et dans l’intimité de sa propre vie. C’est la conscience que, comme l’a dit le Pape Benoît, et comme l’a répété le Pape François, la foi n’est pas une théorie, une philosophie, une idée, mais une rencontre avec Jésus. L’amitié avec Jésus n’est pas une voie naïve, ni un raccourci adapté aux simples d’esprit : dans son message, le Saint-Père rappelle que c’est un chemin que de nombreux saints – il cite Thérèse d’Avila – ont parcouru. Dans ce sens, la présence de personnes en situation de handicap mental au sein de nos communautés ecclésiales peut nous aider à rendre notre expérience religieuse plus relationnelle et moins rigide, pour reprendre une expression qui revient fréquemment dans les propos du Pape.

Une deuxième caractéristique du peuple de Dieu saint et fidèle sur laquelle l’inclusion des personnes handicapées nous aide à faire la lumière est son universalité. Dans son message, le Pape François le dit avec une heureuse formule succincte : l’Évangile est pour tous. Il s’agit d’une affirmation avec laquelle on ne peut qu’être d’accord, mais à laquelle toute communauté ecclésiale est appelée à donner corps, et l’inclusion des personnes handicapées peut être un critère valable de discernement. Dans cette perspective, il est nécessaire de se demander comment faire en sorte que le parcours synodal à peine entamé soit véritablement un “processus ecclésial participatif et inclusif, qui offre à tous – en particulier à ceux qui, pour diverses raisons, sont marginalisés – la possibilité de s'exprimer et d’être entendus afin de contribuer à l'édification du Peuple de Dieu”, comme le recommande le Document Préparatoire du Synode sur la Synodalité.

En partant justement d’une réflexion sur la nécessité de reconnaître la pleine citoyenneté ecclésiale des personnes handicapées, le Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie a décidé de lancer sa première campagne dans ce domaine : #IamChurch, Je suis l’Église. Il s’agit d’une série de cinq vidéos, qui seront publiées à partir du 6 décembre, et dans lesquelles des personnes handicapées parlent du sens et de la manière dont elles appartiennent à l’Église. Ces témoignages proviennent de différents pays du monde et racontent des histoires très différentes entre elles mais qui ont en commun le désir de décliner leurs propres manières d’être Église comme un choix subjectif et conscient. Les vidéos font écho aux paroles du Pape qui déclare dans son message : “Le baptême fait de chacun de nous un membre à part entière de la communauté ecclésiale et donne à tous, sans exclusion ni discrimination, la possibilité de dire : “Je suis l'Église !”. En effet, l’Église est votre maison ! Tous ensemble, nous sommes l’Église parce que Jésus a choisi d’être notre ami".

Le message du Saint-Père aux personnes handicapées arrive au moment où le Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie commence son travail dans ce nouveau domaine et est donc particulièrement significatif pour nous car il offre des lignes d’action précieuses.  En particulier, en reconnaissant les personnes handicapées comme des sujets ecclésiaux, il ouvre les portes de la créativité pastorale pour le travail futur du Dicastère mais surtout pour l’apostolat de chaque réalité diocésaine et associative.

L'Osservatore Romano, 30 novembre 2021

Card. Kevin Farrell
Préfet du Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie